Comme tous les étudiants, j’écrivais des doubles pages encore et toujours pendant les cours. J’ai eu mes phases Bic et stylo plume. Mes phases où je m’appliquais avec de beaux traits à la règle, et des traits lancés à main levée. Une application particulière aux codes couleur autant qu’un je-m’en-foutisme à enchaîner les pages monochromes sans me soucier de la lisibilité, à juste écrire car il faut écrire. J’ai le souvenir de la plume qui s’écrase sur le papier, des crampes dans le poignet, de la petite boule sur le majeur et des taches d’encre sur le bout des doigts. L’odeur de l’effaceur et le Tipp-Ex jamais trop loin. Et puis, la fin des études. La fin de l’écriture manuscrite. Mon téléphone qui se synchronise avec mon ordinateur. L’écriture rapide, efficace, facile à archiver et à retrouver.
Les stylos enterrés au fond d’un tiroir jusqu’au jour où il faut remplir un chèque, signer un papier ou, occasionnellement, rédiger une carte d’anniversaire. Le temps fait son œuvre, je prends plaisir à voir mes notes s’empiler, à tâtonner avec les différentes applications de prise de notes. Je mets en place un système pour organiser mes notes entre prise de notes à la volée, pages de savoir dont j’aimerais garder une trace et prise de notes en réunion. J’en suis fier et je m’y épanouis. Mes doigts pianotent pour traduire mes pensées. Lorsqu’on fait une pause, le curseur clignote pour nous rappeler où nous en sommes et nous presse de poursuivre. Il est là, il nous suit et nous attend. Tout comme ces centaines de pages de notes si bien organisées, synchronisées entre mes appareils… rarement rouvertes.
Assis sur une pile de pages de notes, je me rends compte que la technologie qui me permet d’y accéder quand je veux et où je veux est sublime. En un clic sur un bouton IA, tout est en place, organisé, carré, corrigé. Mais même si je n’ai jamais aimé accoucher de doubles pages Clairefontaine au rythme effréné du prof qui parle, n’aurais-je pas banalisé la prise de notes ? Et si écrire redevenait un plaisir ? Sais-je seulement encore écrire ? Pas taper, mais écrire.
Mon écriture manuscrite n’est plus vraiment là. Elle s’est détériorée comme n’importe quel savoir-faire qu’on ne pratique plus. Mon fils commence à s’appliquer à maîtriser un feutre sur une feuille. Motricité fine en plein développement jusqu’à atteindre l’un des premiers graals de sa vie scolaire dans quelques années : savoir écrire.
Le numérique m’aurait-il fait oublier et délaisser l’un de mes premiers savoir-faire si durement acquis ?
Je me rends compte que taper à l’ordi n’est que quête de toujours plus de vitesse, toujours plus d’efficacité, sans ressentir d’émotion à coucher des mots ni vraiment réfléchir au mot d’après. Il va de soi que l’exercice d’écriture d’un article de blog est différent : il pousse à l’introspection et les mots s’enchaînent sur mon écran au rythme de mes pensées. Mais aujourd’hui, à part écrire des prompts, lancer des recherches, échanger sur quelques chats de travail ou répondre à des e-mails et des messages : où est passée l’écriture dans ma vie ?
Voilà bientôt deux ans que je me pose cette question. J’ai commencé par collectionner des carnets FIELD NOTES, je suis tombé amoureux d’un porte-mine, j’ai commencé à faire des croquis de bricolage, à écrire mes to-do sur des post-it. Au lieu de me contenter du traditionnel message de fin d’année, j’ai envoyé une carte de vœux à mes amis l’an dernier. La quête des belles cartes, la sélection pour chacun d’eux, s’asseoir devant la feuille et coucher ces mots sur le papier. Leur donner le temps qu’ils méritent, rien que moi, ma carte et mon stylo. J’étais persuadé de n’aimer écrire qu’au stylo gel ; Greg a fini par me convaincre de réessayer le stylo plume, d’oublier mes souvenirs scolaires et de me laisser guider vers de nouveaux horizons. Dépasser les frontières de ce que je connaissais pour m’ouvrir à une nouvelle forme d’écriture, plus connectée au papier et à mon stylo, déconnectée de tout le reste. S’appliquer à bien écrire n’a jamais été aussi difficile. Avoir la satisfaction de toucher le grain du papier, de choisir sa plume et son encre, de la laisser glisser et d’en faire une belle note : voilà ce que je découvre désormais.
J’ai peu à peu transformé mes FIELD NOTES en carnets du quotidien pour noter et croquer tout et rien. Je suis loin d’être un as du journaling. Quand on s’est connus, Samantha remplissait des carnets à tour de bras. Même si aujourd’hui elle n’y touche plus vraiment, c’est elle qui a toujours rêvé de publier un roman, elle qu’on complimente pour sa belle cursive et ses mots bien choisis. Si parfois je suis tenté de modifier mon écriture pour lui trouver plus d’harmonie et de connexion entre les lettres qui font mes mots, je me raisonne : pour l’heure, faire de mon mieux et trouver une forme d’assiduité à prendre la plume sur le carnet de papier japonais A5 qui trône sur mon bureau. Acquis au départ pour satisfaire mon envie de plume, ce Midori a petit à petit trouvé sa place tout seul. J’y écris ce que j’ai envie d’y coucher : un doute, une réflexion, une photo ou une citation. J’ai mis longtemps à comprendre ce qu’on mettait dans un carnet, à vouloir imiter les autres ou à me croire à part si je ne faisais pas comme eux. Finalement, j’ai envoyé valser mes préjugés : je n’écris pas toujours autant que je le voudrais, mais j’écris quand le besoin s’en fait sentir. À la croisée du trésor que j’espère chérir dans vingt ans comme archive de mon cerveau occupé, de la pépite que mes enfants découvriront au fond d’un carton quand je ne serai plus là et de l’espace personnel primaire de confession et d’échange avec moi-même. Il est un peu tout à la fois, mais il est surtout mon espace à moi.
Comme pour un geste perdu, j’ai des crampes quand j’écris. Mes idées se bousculent au rythme de ma vie moderne, mais ma main ne peut ni accélérer ni tenir la cadence. J’essaie, et c’est mon écriture qui se dégrade, qui gratte le papier et qui ruine les efforts des jours passés où je m’étais appliqué. Je l’accepte : tous les jours ne se ressemblent pas, mes journées sont remplies d’émotions éparses et la vérité d’une page n’est pas celle de la suivante.
Je n’ai ni bujo ni autocollants à coller dans mes carnets. J’admire beaucoup de formes de journaling et l’univers de la papeterie est aussi profond que passionnant à mes yeux. Je ne suis ni le plus doué ni le plus régulier, mais ça tombe bien : ça n’a aucune importance. Il y a autant de pratiques de l’écriture que d’humains. J’en aime beaucoup, mais j’y pose ma propre interprétation. Je résiste à en faire trop pour ne pas me perdre. J’insiste pour en écrire plus pour mieux me retrouver.
Un coup de tampon à la bonne date dans l’angle supérieur de la page. Toujours. Puis les premiers mots au bout de ma plume. Pages parfois entremêlées de quelques mots tapés à la machine à écrire, de croquis au crayon à papier, voire d’un Instax que j’ai envie de garder. Écriture tantôt soignée, tantôt rayée, tantôt sabotée. Imparfaite tenue d’un carnet de vie éparpillée entre passions, questions, doutes, joies, tristesses et réflexions. Grimoire d’un savoir-faire retrouvé : le plaisir d’écrire.