J’ai mille photos du sourire de mes enfants. Je n’avais pas un seul enregistrement de leur rire.
Un moment qu’on veut garder, aujourd’hui, on l’ancre en images. On le retrouve des mois plus tard en faisant défiler nos galeries du bout du doigt. En voyage, des dizaines de photos d’un lieu, et rien du son de ce temple, du cri de cet oiseau, de la mélodie de ce cours d’eau. Une photo fige la couleur d’une scène, sa lumière, ce qui nous a fait déclencher. La vidéo y ajoute le mouvement. Le son, lui, est visuellement vide, et c’est ce vide qui le rend précieux : il ne montre rien, alors c’est nous qui fabriquons l’image. Une image nostalgique, un peu plus altérée à chaque écoute. On ne scrolle pas un son. On l’écoute à sa vitesse, les yeux fermés si possible, et le souvenir remonte autrement, avec ses sensations, parfois même ses odeurs.
Je reste photographe et vidéaste avant tout. Je déclenche bien plus souvent que je n’enregistre, et je n’ai aucune envie d’opposer les deux. Une photo peut être immersive, un beau cliché de montagne suffit parfois à donner envie de partir. Mais quand on n’y était pas, il reste une vitre. Quelqu’un a cadré, a choisi, et nous regardons depuis l’autre côté. L’image nous donne beaucoup, tout de suite, et c’est sa force. Le son procède autrement. Un casque, un enregistrement soigné, et c’est l’imagination qui se met au travail. Elle assemble des indices, un écho, une distance, un vent qui tourne, pour dessiner un lieu qu’elle n’a jamais vu.
Tom Kelly a parcouru la Pacific Crest Trail en enregistrant plus de deux cents ambiances, dont il a fait une carte sonore. Des pas sur la caillasse, un versant bourdonnant d’abeilles, le vent au sommet de Walker Pass. C’est ce que je trouve profondément poétique dans le son : il peut transporter quelqu’un dans un lieu qu’il n’a jamais vu, sans même lui demander d’ouvrir les yeux.
Les sons font partie de nos souvenirs. Ils demandent seulement qu’on leur prête attention.
J’ai mis longtemps à leur en prêter. Hormis quelques prises pour une vidéo de BMX à Nantes en 2012, tout a vraiment commencé au Cambodge, en 2019, avec un petit Zoom H1n emporté au cas où. Nous visitions un temple avant le lever du jour quand une mélodie est montée de la vallée. Il n’y avait rien à photographier, juste ce son, imprévisible, qu’aucune image n’aurait su retenir. Sept ans plus tard, cette mélodie me revient encore. Il m’arrive de réécouter l’enregistrement, pour vérifier qu’elle est toujours la même, et pour me replonger quelques minutes dans ce voyage.
Depuis, j’en collecte un peu partout. Du field recording sporadique, sans but précis. Je mets mes écouteurs et je me laisse guider par mes micros. La nature d’abord, sans altération humaine autant que possible, mais tous les sons m’intriguent. Un ouvrier qui déplace un tube de zinc dans un bâtiment en construction produit une sorte de mélodie, pour qui l’écoute. Sur le quai d’une petite gare du coin, micros espacés pour élargir l’image stéréo, je suis le train qui arrive par la droite, s’immobilise devant moi, ouvre le ballet des voyageurs, puis repart vers la gauche.
Je trouve une grande inspiration dans le travail de Thomas Rex Beverly notamment. Son blog est une mine d’or, j’adore m’y attarder pour découvrir ses expérimentations comme la captation d’un son 3D des baleines avec 4 hydrophones ou les sons dans la canopée des plus hauts arbres du monde. Je n’ai ni les connaissances ni les compétences pour réaliser ce qu’il fait, mais j’y puise beaucoup d’inspiration et de motivation à développer mon approche du son. Il me fait aussi découvrir des sons que je n’ai jamais entendu et je trouve ça fascinant.
Au quotidien, on est si entourés de sons qu’on les étouffe tous à coups de réduction de bruit, comme s’ils se valaient tous. Mon graal serait des écouteurs qui me laisseraient choisir : couper le périphérique quand je traverse le jardin des plantes, et amplifier ce rouge-gorge que j’essaie d’extirper du vacarme sur le chemin de l’école. Moins de bruit, plus de sons. Se laisser guider par l’oreille et oublier tout le reste. Une pratique qui attise ma curiosité, aiguise mon regard autant que mon ouïe. Méditative, thérapeutique parfois.
L’autre jour, j’ai sorti l’enregistreur à la maison. Pas pour un train ni un paysage. Je l’ai posé sur la table, j’ai laissé tourner. On y entend les balbutiements de ma fille, les rires de mon fils, ses jouets qui tombent, le silence. Je n’ai rien cadré, rien choisi, rien attendu. C’est ce que je cherche, au fond, dans tous ces sons. Le vent dans un pré, une vallée qui s’éveille, la pluie sur le toit, une plage de galets à marée montante. Dans vingt ans, ces quelques minutes ne montreront rien du tout. Il faudra fermer les yeux. Et tout sera là.