reflexions — 11 janvier 2023

Nous sommes de ceux

Nous sommes de ceux qui empruntent un itinéraire (bis) depuis 2 ans et demi. Nous sommes de ceux qui enchaînent les aller-retours au CHU, semaine après semaine. Nous sommes de ceux qui se battent sans cesse et sans relâche, ensemble. Ensemble à chaque étape et depuis le début. À chaque rendez-vous, chaque échographie, chaque insémination, chaque prise de décision, chaque remise en question, chaque FIV, chaque injection, chaque transfert, chaque espoir, chaque déception. 2 ans et demi d’un parcours acharné rempli d’embûches et d’émotions. De nuits passées à l’hôpital pour elle, de soirées d’inquiétudes pour moi, à attendre une nouvelle qui ne vient pas depuis le siège solitaire notre voiture. Ce trajet on le connait par coeur. Tantôt trop court, quand on l’emprunte tout en sachant qu’au bout de la route la nouvelle sera mauvaise. Tantôt trop long, quand on est remplis d’espoir d’enfin avoir l’issue positive qu’on attend désespérément.

Nous sommes de ceux qui sont en parcours PMA

Cet enfant, il est une évidence. Une envie profonde pour nous deux. Celui qui nous pousse à nous battre. Ce parcours PMA, il rythme nos mois, nos semaines et nos journées. 2 ans et demi sans répit à se questionner quotidiennement « est-ce que tu penses qu’un jour ça marchera ? » , « qu’est-ce qu’on fait si le problème vient de toi ? Et si ça vient de moi ? », « et en fait, si ça venait de nous ? », « Et si nos gamètes n’étaient pas compatibles ? », « tu crois que cette fois c’est la bonne ? », « tu te piques où ce soir au milieu de tous ces bleus ? », « comment tu tiens la douleur aujourd’hui ? », « qu’est-ce qu’on fait si ça ne marche jamais ? »… Les même questions qu’on se répète sans cesse et qu’on se pose l’un à l’autre. Parfois en quête d’un acquiescement réconfortant, parfois comme un signal de détresse envoyé à l’autre en espérant qu’il nous envoie une bouée à laquelle se raccrocher. Et pourtant en PMA, il y-a aussi tout ce qu’on ne dit pas.

Nous sommes de ceux qui partent à un concert avec les seringues de stimulation rangées dans la glacière au fond du coffre de la voiture. Nous sommes de ceux qui doivent retarder un départ en vacances ou avancer un retour pour ne pas manquer un rendez-vous. Nous sommes de ceux qui font l’ouverture des laboratoires d’analyses aux 4 coins de la ville. Nous sommes de ceux qui ne lâchent rien malgré les tempêtes.

La voir sombrer sous l’effet des hormones qu’on lui fait s’enfiler comme on injecterait des stéroïdes à un cheval de course. Tout faire pour la relever, mais avoir cette sensation d’impuissance, de ne pas pouvoir faire plus que ramener quelques fleurs ou sortir quelques blagues en faisant comme si tout allait bien. En se disant que tout ira bien. Ouvrir le frigo pour cuisiner, mais d’abord écarter les boîtes de piqûres pour accéder aux aliments. Les rappels iPhone pour penser à éjaculer 48h avant le recueil pour respecter la bonne période d’abstinence. Les boites de seringues usagées qui s’empilent dans le tiroir. La masturbation dans une salle lugubre éclairée par 2 néons qui t’éblouissent à 7h du matin. Une télé qui t’invite à lancer un DVD des années 2000 gracieusement offert par Marc Dorcel avec une télécommande emballée dans du film étirable, censé être là pour t’aider. À 7h du matin, t’as envie de tout… de tout sauf de ça. Sauf d’être là. D’ailleurs, à aucune heure je n’ai envie d’ancrer le souvenir de la création de mon enfant à une scène d’un porno entre un pilote de ligne et une hôtesse de l’air. Nous sommes de ceux qui n’ont pas eu le choix. Nous sommes de ceux qui se battent pour toi. Tâcher de donner le meilleur recueil possible dans l’espoir d’assurer sa part du travail. L’inquiétude de ne pas avoir donné assez. Nous sommes de ceux que ce parcours transforme à jamais. Il y-a le moi d’avant et le moi de maintenant. Celui qui disait que jamais il ne ferait de FIV, car « c’est pas ça faire un enfant ». Mais c’est aussi être devenu celui qui se dit que finalement si c’est la FIV qui doit nous donner ce qu’on aurait de plus précieux, alors peu importe la manière après tout. Au point où on en est.

Nous sommes de ceux qui sont en parcours PMA

Chaque nouveau protocole est rempli d’espoir. Mais l’échec du précédent épaissit la carapace qui enveloppe nos âmes et nos coeurs meurtris par la déception. L’équation est pourtant simple, on la connait : il suffit d’un résultat positif, un seul, pour sortir du parcours PMA et entamer un schéma de grossesse classique. Tant que nous sommes en PMA, c’est que ça ne fonctionne pas. Mais le résultat qui revient est toujours le même. Encore. Et encore. Et encore. Il revient sans cesse, il s’acharne, il nous assomme. Un résultat douloureux qui balaie d’un revers cruel, sans une once de considération envers nos efforts, notre dévotion, nos concessions ni envers cette partie de nous qui se consume un peu plus protocole après protocole. En 2 ans et demi, il y-aura eu un seul espoir parmi des dizaines de tentatives. Un résultat positif qui nous aura fait couler les larmes de bonheur qu’on méritait tant de verser… pour finalement mieux nous renverser. Pour mieux nous arracher des larmes de douleur, fulgurantes et vives. Nous sommes de ceux qui s’accrochent. Nous sommes de ceux que l’on piétine. En 20 ans de pratique, notre médecin n’avait jamais eu ce cas rarissime. L’histoire retiendra que nous sommes devenus à jamais son tout premier. Nous retiendrons que nous étions l’exception que nous ne voulions pas être. Nous sommes de ceux qui sont l’astérisque d’une condition, la petite ligne d’exclusion en bas d’un contrat.

Malgré les messages, les attentions des proches et des médecins, c’est la solitude qui règne. Il n’y-a aucune jalousie envers les nouvelles grossesses que l’on apprend dans notre entourage, aucune amertume envers les poussettes croisées dans la rue. Mais il y-a aussi les mots et les maux d’une pancarte anti-PMA/GPA croisée par hasard en ville. S’imaginer comment annoncer à ses parents qu’ils vont devenir grands-parents, mais ne pas pouvoir être en mesure de leur offrir ça encore. Il y-a parfois un sentiment d’injustice de voir des familles mal traiter leurs enfants qu’ils ont à peine voulus et se dire que nous, tout ce qu’on voudrait c’est pouvoir offrir ce monde que l’on se construit rien que tous les deux, à l’enfant qu’on rêve tant d’avoir. Nous sommes de ceux qui font un sourire niais en croisant un papa qui pousse son fils sur sa nouvelle trottinette. Nous sommes de ceux qui réfugient leur amour dans notre rôle de parrain et de marraine, dans les câlins bénins des enfants des amis et des cousins.

Il y-a cet imaginaire que j’essaie de me construire. Déjà se voir rénover son premier vélo, lui fabriquer son premier sac à dos, s’imaginer les balades avec l’argentique en bandoulière pour l’endormir dans le porte bébé. Il y-a aussi nous deux à la plage de Bray Dunes en train de fouler ce sable sur lequel on s’est tellement pris à rêver d’y revenir avec une petite main agrippée à la nôtre. Il y-a cette fratrie de 4 petits gars qu’on aime tant voir défiler dans nos fils Instagram, en se prenant à rêver qu’un jour nous aussi, on aura le droit de goûter à ça. On se dit aussi qu’on ne souhaite ça à personne. Que chacun devrait avoir le choix, et que personne ne mérite ça. Si nous n’avons pas choisi de ne pas réussir à devenir encore parents, avoir le choix de pouvoir interrompre une grossesse non désirée ne devrait lui jamais être remis en question. Nous sommes de ceux qui en rêvent. Nous sommes de ceux qui ont conscience que c’est une responsabilité, et qu’en aucun cas elle ne devrait être subie, mais choisie.

Nous sommes de ceux qui sont en parcours PMA

Nous sommes de ceux qui évitent de trop en dire aux proches avant chaque étape pour les protéger de la désillusion. Mais aussi pour éviter la question dont la réponse est redoutée par celui qui la pose. Cette même réponse qui crée une situation d’inconfort quand on dit que « non, ça n’a toujours pas marché ». Nous sommes de ceux qui lisent l’horoscope les jours de transfert sans y croire comme pour se raccrocher à une corde que l’on ne nous tend pas. Nous sommes de ceux qui doivent se protéger encore un peu plus que les autres de la pandémie pour ne pas se voir priver l’accès au service PMA. Nous sommes de ceux qui ont un dossier optimal sur le papier, mais pour qui ça ne fonctionne toujours pas. Nous sommes de ceux qui ont trouvé refuge en l’extériorisant, en se décidant à en parler sur les réseaux sociaux, en menant des groupes de paroles ou en filmant l’ensemble de notre parcours afin d’en sortir un documentaire à l’issue de celui-ci.

Nous pensons à ceux qui l’intériorisent, à ceux qui craquent, à ceux qui se séparent, à ceux qui ne savent pas comment l’annoncer, à ceux qui sont seuls, à ceux qui n’ont pas de solution, à ceux qui ont cessé d’y croire, à ceux qui font une pause, à ceux qui commencent, à ceux qui s’accrochent, à ceux qui souffrent, à ceux qui explosent en route, à ceux qui ont réussi. Nous sommes de ceux qui ont fait un pari sans certitude de résultat. Nous sommes de ceux qui se sont lancés sur un itinéraire (bis) sans savoir si un jour nous arriverons à destination.

Nous sommes de ceux qui sont en PMA. Nous sommes de ceux qui sont malmenés mais que cette aventure a rapproché.
Nous sommes de ceux qui croient que derrière les nuages, le soleil brille toujours.
Nous sommes de ceux qui sont persuadés que l’Amour triomphe toujours.

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